L’expression « sentir l’écurie » n’est pas aussi ancienne qu’on le pense, et elle n’avait à l’origine aucun lien, même lointain avec l’équitation.
Elle remonte en effet à la fin du XIXe siècle, alors que les recherches sur les matières radioactives battaient leur plein. Les leaders dans cette course à la science, Pierre et Marie Curie, travaillaient d’arrache-pied sur le radium, sans aucun moyen de protection.
Or, les radiations provoquent généralement une détérioration du système digestif, et en premier lieu de la flore intestinale, ce qui provoque ce qu’on appelle communément des gaz.
Assez rapidement, les collègues du couple eurent coutume de dire en passant à proximité de la porte du laboratoire : « tiens, ça sent les Curie ! ». La plaisanterie douteuse fit rapidement le tour de la faculté.
Elle se modifia d’elle-même en 1903, lorsque le couple obtint le prix Nobel pour leur recherche. Nous avons retrouvé la retranscription d’une discussion ayant eu lieu juste après leur nomination.
Pierre Curie :
Ah ! Professeur Machin, je voulais vous poser une question depuis longtemps et il se trouve que j’ai le temps aujourd’hui…
Pr Machin :
Mais bien sûr mon chef confrère. C’est un honneur !
Pierre Curie :
Je me demande depuis quelques années ce que vous vouliez dire par « ça sent les Curie »… On entend ça à longueur de journée à travers notre porte… c’est assez intrigant…
Pr Machin :
Heu… oui, ah mais non… c’est… heu… oui voilà ! En fait, vous allez rire, on disait juste « ça sent l’écurie ». L’écurie. Pas les Curie.
Pierre Curie :
Si je comprends bien, vous trouvez que ça sent le cheval devant notre porte ?
Pr Machin :
Oulalala ! Nononon ! On voulait juste dire qu’on… C’est ça ! Qu’on se sentait comme des chevaux s’approchant de l’écurie ! Content de rentrer chez soi ! Pour partir en week end… pantoufles… tout ça ! Maintenant, lâchez ce bec-Bunsen s’il vous plait !
La nouvelle définition ne mit que quinze minutes à remplacer la précédente à travers l’université, avant de passer dans le langage populaire sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.
La langue française et la famille Curie peuvent se féliciter de ce retournement de veste, et l’histoire peut remercier le Bulletin d’éviter qu’une telle anecdote ne tombe dans l’oubli.

Fig 1 : Les Curie dans l'intimité de leur laboratoire.